La jeune fille dans la vieille maison

 

 
C’était un lieu isolé, assez loin de la plage, à l’écart de la bourgade où Philippe passait, en famille, les vacances d’été, cette année-là, l’année de ses treize ans.
Il l’avait découvert au hasard d’une promenade, un jour où, furieux des moqueries de son père sur ses piètres performances de nageur, il avait choisi de s’éloigner du rivage bruyant où trop de corps bronzés s’ébattaient avec trop d’aisance.
Depuis lors, chaque matin, il suivait le ballast de la voie de chemin de fer désaffectée, jusqu’à arriver devant cette étrange demeure victorienne, bâtisse incongrue, vestige d’une époque lointaine, antique survivance de fastes révolus.
Là, dans un creux du talus, juste en face de cette maison propice à tous les fantasmes, à tous les imaginaires, il s’était aménagé un poste d’observation, ombragé par d’épineux robiniers et dissimulé par des genets qui lui permettaient, pensait-il, de voir sans être vu.
Assis là, les bras enserrant ses jambes repliées, le menton reposant sur ses genoux, Philippe attendait, patientait, occupé seulement à gratter quelques croûtes des écorchures de ronces et de graviers qui zébraient sa peau.
Mais il ne quittait guère du regard la porte de la bâtisse, plissant les yeux pour distinguer, dans la pénombre de la terrasse, sur le perron, le mouvement annonciateur de l’événement quotidien et merveilleux qu’il était venu contempler.
C’était une silhouette d’abord, se détachant de l’ombre, diaphane, immatérielle, nimbée de blancheur et de blondeur ; puis l’apparition se précisait : une jeune fille, qui pouvait avoir une ou deux années de plus que lui, s’avançait timidement dans le grand soleil, comme craintive et étonnée de cette lumière et de cette chaleur qui la baignaient soudain. Toujours vêtue d’improbables robes longues, vaporeuses qui tissaient autour d’elle un halo de transparence et de légèreté, elle osait quelques pas dans le jardin, quelques pas qui la rapprochaient de Philippe.
Pas assez cependant pour qu’il puisse, avec précision, distinguer ses traits, d’autant que ses longs cheveux blonds, fins et bouclés, semblaient absorber et concentrer toute la lumière pour laisser le visage dans une froide lividité. Il pouvait seulement juger de la pâleur extrême, immatérielle de l’adolescente, de sa fragilité, de la lenteur de sa démarche, de la précaution qu’elle mettait à chacun de ses mouvements.
Mais là, devant cette demeure fantasmagorique, elle était la féerique apparition, elle était l’ange fantomatique, elle était la merveilleuse princesse des contes qu’il lisait encore il y a peu.
Elle s’avançait encore, jusqu’à un fauteuil de jardin en rotin, posé au pied d’un frêne, non loin de la branlante barrière en bois qui ceinturait le jardin. Assise là, le dos calé par un coussin rouge parme, elle renversait la tête contre le dossier, levait les yeux vers les frondaisons et laissait la mouvante lumière qui filtrait à travers les branches animer une figure immobile et abandonnée.
Il pouvait alors la contempler tout à son aise, beauté livide, inquiétante splendeur, présence désincarnée. Elle ne bougeait pas ou guère et lorsque son regard venait à errer sur les alentours, elle semblait ne rien voir tant l’expression de son visage demeurait lointaine, impassible et détachée.
Elle restait là, jusqu’à ce que, vers midi, le tintement d’une clochette retentisse près de la porte d’entrée. Alors elle se relevait sans hâte et se dirigeait, toujours du même pas ralenti, mesuré, sans heurts, comme résigné, vers la grande demeure. Parfois, une longue et mince femme, austère, vêtue de noirs vêtements surannés, ses blonds cheveux ternes ramenés en chignon sur la nuque, venait au devant de la jeune fille et, sans un mot, lui offrait un bras pour soutenir ce retour vers la bâtisse où elles allaient disparaître.
Chaque matin ce rite se déroulait immuable, intangible, fascinant.
À quelques reprises, Philippe était revenu à diverses heures de l’après-midi, mais, chaque fois, la maison avait gardé closes ses portes et fenêtres, semblant plus hostile et abandonnée que jamais. Aucun bruit, aucun mouvement n’était venu troubler l’écrasante chaleur qui vibrait sur sa façade morte.
Lorsqu’il s’en retournait vers sa famille, lourd de ces moments secrets qu’il n’aurait pu confier à quiconque sans craindre incompréhension, remarques vulgaires et grasses plaisanteries, Philippe s’imaginait, le lendemain, sortant de son abri, franchissant en quelques enjambées les rails pour venir auprès de la barrière s’adresser à la blanche apparition… Mais comment s’adresse-t-on à une princesse ? Comment parle-t-on à une chimère ? Comment aborde-t-on un rêve ? Quel salut, quels propos qui ne soient trop communs pour la circonstance ? Quels mots, quelles formules qui puissent avoir assez d’intérêt pour troubler son indifférent repos ?
À mesure que passaient les jours qui le rapprochaient de la fin des vacances, Philippe se maudissait d’avantage de ses hésitations, de ses atermoiements, de sa lâcheté, de sa pusillanimité. Chaque matin, il arrivait bien décidé à franchir le pas qui lui ferait quitter sa tanière et chaque midi, il repartait penaud, sans avoir osé accomplir le geste qui l’aurait révélé.
La chose arriva l’avant-dernier jour de sa villégiature. D’emblée l’ordonnancement régulier du rituel fut perturbé. La grande femme, sa mère sans doute, accompagna cette fois-ci l’adolescente jusqu’au fauteuil et resta de longs instants penchée sur elle, lui parlant à voix basse, caressant d’un geste apaisant les cheveux flous qu’une brise légère ramenait devant son visage. Lorsqu’elle se fut enfin retirée, la jeune fille accrocha soudainement son regard sur l’endroit où se trouvait Philippe pour ne plus s’en détacher. Aucune expression n’animait ses traits mais curieusement de cette fixité émanait une profonde douceur, une douloureuse tendresse, un appel calme qui mettaient Philippe sur les charbons ardents. Était-il découvert ? Allait-il se terrer d’avantage ? Pouvait-il signaler sa présence ? Devait-il s’enfuir piteusement ?
Tous ses doutes furent brutalement balayés lorsque la frêle demoiselle se leva brusquement, avec une vivacité jusqu’alors insoupçonnée. Les yeux écarquillés par une insondable surprise, elle tendit vaguement une main en direction de Philippe, en un geste inachevé, avant de s’effondrer sur le sol comme une poupée de chiffon.
Philippe se vit quitter d’un bond son refuge, parcourir en courant l’espace qui le séparait du portail, le franchir sans plus se soucier d’autre chose que de la pâle enfant qui gisait sur l’herbe jaunie. Quand il la prit dans ses bras, il s’aperçut qu’un mince filet de sang s’écoulait du coin de ses lèvres. Elle entrouvrit les yeux et lui sourit pourtant comme si elle retrouvait un vieil ami longtemps attendu. Puis son regard se voila, un long souffle s’échappa de sa bouche et … plus rien. Philippe sut alors que la maladie avait achevé son œuvre.
Et tandis qu’il hurlait en direction de la maison, sur qui versait-il les larmes qu’il sentait ruisseler sur ses joues ? Sur l’enfant morte qu’il berçait encore inutilement ? Sur la mère bouleversée qui accourait vers lui ? Sur cet amour achevé avant d’avoir débuté ? Ou sur lui-même qui venait de quitter l’enfance pour entrer dans un temps où meurent les fées, où les chevaliers sont impuissants à sauver les princesses.

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