Nous étions en mai, la saison hésitait entre douceur et chaleur. Plus encore, que la découverte promise de la mer, ce qui remplissait Lucien d'excitation à peine contenue, dans le projet qu'il avait mûri, c'est qu'il allait entreprendre son tout premier voyage, sa toute première escapade avec Paulette.
Il y avait un peu moins de deux semaines, qu'il avait acquis cette 4cv Renault d'occasion, sur les conseils de son pote Marcel, mécano au Garage de l'Avenir, 37 rue de la République, et toujours à l'affût des bonnes affaires. Cette vénérable automobile ayant appartenu à un retraité des Postes, qui l'avait choyée et entretenue avec un amour qu'il n'accordait plus depuis longtemps à son épouse, Marcel avait été catégorique : " Il la vend parce qu'il perd un peu la vue et ne peut plus conduire. Tu vas faire une affaire d'enfer ! Et en plus, t'as vu, elle est équipée d'une galerie de toit ! ".
Pendant les deux semaines qui venaient de s'écouler Lucien s'était contenté, d'aller chaque soir dans sa voiture chercher Paulette à la boutique de confection " Jolie Madame ", rue Richelieu, où elle travaillait comme petite main, pour la reconduire chez ses parents, Chemin des Forts.
Si le trajet était des plus modestes, Lucien et Paulette étaient des plus fiers de susciter des regards envieux chez tous ceux de leur connaissance qu'ils croisaient en chemin et qu'ils saluaient ostensiblement de coups de klaxon appuyés.
Et puis, lorsqu'il garait son véhicule à quelques dizaines de mètres de l'immeuble où résidait la famille de Paulette, celle-ci, à l'abri de l'habitacle, craignait un peu moins que par le passé, lorsqu'il la raccompagnait sur le cadre de sa bicyclette, d'être aperçue par quelque voisine médisante. De ce fait, elle se laissait aller plus volontiers à lui accorder les longs et passionnés baisers qu'il réclamait et même à lui concéder quelques privautés qui eussent étés inimaginables en dehors de cet asile.
Mais Lucien avait d'autres ambitions : il souhaitait éprouver ses talents de conducteur et les qualités de sa voiture dans des croisières au long cours et faire découvrir à Paulette des horizons insoupçonnés.
Il lui avait tout soudain déclaré : " Dimanche, tu nous prépares un bon gros pique-nique, tu mets ta robe légère, la rose que j'aime tant, et, tu sais quoi ? On s'en va passer la journée à la mer ! "
Le lendemain, Lucien avait acheté rien moins que trois cartes Michelin pour étudier le meilleur itinéraire qui pourrait les mener là où les terres finissent et il avait tenu à faire partager à Paulette ses propositions, prévisions et supputations. Les cartes déployées sur ses genoux, le doigt de Lucien lui détaillant des trajets complexes, traversant des villes inconnues, la jeune fille avait certes été sensible à la solennité de veille de bataille qui émanait de tels préparatifs, mais elle ne comprenait pas grand'chose aux entrelacs de lignes d'épaisseur diverses qui sillonnaient la carte.
Si elle avait finalement opté pour Trouville comme destination finale, c'est moins pour des commodités d'itinéraire, que parce que le nom la faisait rire et que, du coup, elle avait mentalement composé les premières paroles d'une chanson qu'elle aurait bien vue interprétée par l'un ou l'autre de ces chanteurs qui l'emplissaient de joie : Bourvil ou Fernandel.
Et elle chantonnait dans sa tête, sur une mélodie de trois notes, par elle inventée :
" On l'a décidé tout à coup :
On va se tirer de la ville !
Et pour sortir de son trou,
On va partir à Trouville ! "
Et le jour dit, émus comme des gosses, heureux comme des enfants, unis comme des jeunes mariés par l'aventure qui les réunissait sur les sièges un peu affaissés de la 4cv, ils avaient quitté Aubervilliers juste avant l'aube pour une pleine journée de découvertes et de nouveautés.
Le voyage s'était déroulé sans encombre. Paulette s'émerveillait du moindre bosquet, de la plus petite église, de la plus insignifiante demeure. Elle commentait sans s'essouffler chacun des sites qui défilaient devant ses yeux, sans se formaliser du relatif silence de Lucien. Elle savait qu'un bon conducteur doit consacrer toute son attention à la route et à la maîtrise de son véhicule et elle admirait son compagnon de si bien s'acquitter de cette tâche.
De fait, Lucien, un peu tendu, se concentrait sur l'enchaînement de ses gestes et s'efforçait, par delà le bavardage incessant de Paulette, de rester attentif à tous les bruits de la précieuse et complexe mécanique qu'il gouvernait.
Ils n'avaient fait que deux arrêts. Le premier dans un petit bois, entre Ezy et Saint André, pour permettre à Paulette de satisfaire un besoin naturel, le second dans les faubourgs d'Evreux, afin de refaire le plein de carburant. Paulette avait été fascinée, tandis que le pompiste pompait, par la montée régulière du liquide ambré, alternativement dans l'un et l'autre des deux cylindres de verre qui surmontaient le distributeur d'essence, puis par sa soudaine évacuation.
Arrivés à Trouville vers 10 heures 15, ils avaient un peu sillonné la ville, à la recherche d'un endroit où s'installer, s'émerveillant du luxe des bâtisses en front de mer et n'osant, du fait de ce luxe même, établir leur campement au centre de la station balnéaire. Plus modestement, ils avaient fini par suivre la route qui longeait la plage et, à la sortie de la ville, ils avaient déniché un coin de dune qui leur parût idéal. Quelques discrètes maisonnettes d'estivants, presque des cabanes pour certaines, toutes fermées à cette époque, bordaient une immense plage pratiquement déserte.
Après avoir couru tremper leurs pieds déchaussés, dans l'eau glacée de la Manche, et, avec des petits cris aigus pour Paulette, avec le flegme goguenard, mais néanmoins prudent, de celui qui ne s'en laisse pas compter pour Lucien, après avoir un moment joué à éviter l'assaut des vagues qui dans un étourdissant grondement venaient éclater à leurs pieds, ils étaient revenus, main dans la main, déjà un peu étourdis par le bruit du ressac, le souffle du vent, la réverbération du soleil sur les cristaux du sable, vers la 4cv sagement garée sur le chemin côtier.
Ils avaient sorti du coffre avant, une table pliante, des sièges en toile, l'imposant panier repas et avaient soigneusement disposé sur la table, une nappe, deux assiettes, les couverts, les verres.
Lucien avait retiré sa chemise, restant en maillot de corps, pour mieux sentir sur sa peau la douce chaleur du soleil. Paulette avait enfermé dans un foulard à pois les cascades bouclées de sa brune chevelure que taquinait un peu trop le vent venu du large.
Et là, avec un sérieux rieur, ils s'étaient attablés, face à la mer, pour ce qui promettait d'être un repas inoubliable, l'un des plus merveilleux souvenir de leur amour débutant.
C'est alors que, les survolant avec un cri moqueur, une mouette laissa choir…mais non, nulle fiente ! Qu'alliez vous penser ! Rien ne semblait devoir ternir cet instant d'harmonie, bien au contraire, puisque, comme une bénédiction céleste, c'est une plume, une petite plume blanche qui vint, en voletant se poser sur le dos de la main de Paulette.
Alors, comme touché par ce moment de grâce, Lucien saisit la main de sa Paulette, s'empara délicatement de la plume, et la déposant dans la paume ouverte, il lui dit, en rougissant un peu car il n'était guère coutumier de ce genre de propos : " Que ta vie entière soit aussi douce et légère que cette plume ! "
Il était aux environs de 21 heures 15 quand, au premier carrefour à l'entrée de Mantes la Jolie, un camion Berliet qui transportait des choux-fleurs aux Halles de Paris, refusa la priorité à une 4cv Renault gris bleuté.
L'ambulancier, penché sur le corps de la jeune femme étendu sur la chaussée, remarqua que son poing droit était fermé, les doigts crispés et, lorsqu'il entreprit de les dénouer avant que la rigidité cadavérique ne commence son œuvre, il constata avec un peu d'étonnement qu'elle tenait dans sa main une plume…une petite plume blanche.
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